« Moi je broie du noir ! »

Le Centre Pompidou célèbre, par une grande rétrospective, l’œuvre du plus grand peintre de la scène française actuelle, Pierre Soulages. À la veille de son 90ème anniversaire, Soulages, « peintre du noir et de la lumière », est reconnu comme l’une des figures majeures de l’abstraction. Du 14 octobre 2009 au 8 mars 2010, dans la grande Galerie du 6e étage, cette importante rétrospective nous présente une centaine d’œuvres depuis 1946 jusqu’à aujourd’hui. Le Centre Pompidou avait déjà consacré une première grande exposition à Pierre Soulages en 1979 faisant suite à celle présentée au Musée national d’art moderne en 1967, avant l’ouverture du Centre. Retraçant plus de 60 ans de peinture, l’exposition de cet automne permet une lecture nouvelle du travail de l’artiste en insistant sur les développements récents de son œuvre.

Mais d’abord, quelques mots au sujet de l’artiste et de son histoire. Les peintures de Pierre Soulages ne représentent rien. Comme de nombreux peintres abstraits de sa génération, il aime à dire « qu’il ne dépeint pas » mais « qu’il peint ». « Il ne représente pas, il présente. » Ses toiles s’inscrivent rapidement dans les débats qui animent le champ de l’art, autour des liens qu’entretient l’abstraction avec le réel. De plus, l’œuvre de Soulages a été très tôt montrée à l’étranger, notamment en Allemagne en 1948, où l’une de ses peintures est utilisée pour l’affiche de l’exposition Französische abstrakte Malerei . Mais ce sont les États-Unis qui lui donneront une notoriété, avant d’obtenir celle qu’il connaîtra en France, car défendre un peintre comme Soulages, c’est défendre la jeune peinture abstraite en Europe contre la tradition figurative qui prévaut en France dans l’immédiat d’après-guerre. Mais ce point de vue recoupe un enjeu politique primordial américain. Né à New York au milieu des années 1940, l’expressionnisme abstrait, avec des artistes phares comme Jackson Pollock ou Willem de Kooning, est activement soutenu par le gouvernement américain pendant la guerre, comme modèle d’une idéologie extensible à tout l’Occident, contre le réalisme communiste et les valeurs qui lui sont rattachées. Donc défendre des artistes comme Pierre Soulages, c’est aussi imposer la nouvelle génération d’artistes américains sur le marché national et international, en lui attribuant le crédit encore accordé aux artistes européens et plus particulièrement français.

Soulages, fort de cette notoriété grandissante, va sur plus de soixante-cinq ans, décliner tous les usages possibles de la couleur noire. Depuis environs une trentaine d’années, le noir en est même venu à recouvrir entièrement ses toiles, comme sur les grands polyptique et triptyque que nous propose la dernière partie de l’exposition. Mais même si ses peintures ne veulent rien dire, elles n’en sont pas moins un laboratoire. La couleur noire, explique-t-il, « n’existe jamais dans l’absolu », son intensité change en fonction des dimensions du support, de sa forme et de sa texture. Le peintre a donc identifié rétrospectivement les différents usages du noir qui jalonnent son œuvre et qui constituent ce qu’il appelle les « trois voies du noir ». L’exposition nous propose un panel de chacune d’elles avec pour commencer le noir sur fond, (contraste plus actif que celui de toute autre couleur pour illuminer les fonds clairs ) puis le noir associé à des couleurs, et enfin la texture du noir où la matière est la matrice de reflets changeants.  Mais ces trois voies ne correspondent pas véritablement à trois périodes précises de son parcours. Soulages les explore alternativement ici et là, et parfois simultanément, en accordant plus ou moins d’importance à l’une ou l’autre selon les périodes.

Cette exposition nous propose donc un voyage dans la problématique du noir et de la lumière de cet artiste. Elle nous présente d’étonnants brous de noix des années 1947 – 1949, dont l’idée d’employer un matériau pauvre destiné à la teinture du bois et non aux beaux-arts l’intéressait tout particulièrement (de la même façon, du point de vue des outils, aux beaux pinceaux, il préfèrera le pinceau du peintre en bâtiment), ainsi que des peintures plus récentes (la plupart inédites) qui manifestent le dynamisme et la diversité d’un travail. La première partie de l’exposition met l’accent sur la période fondatrice de l’œuvre de Pierre Soulages avec un ensemble important des premières peintures sur papier, quelques goudrons sur verre, qui vont dans le même sens que l’utilisation du brou de noix, ainsi qu’un choix de peintures parmi les plus représentatives des années 1950 à 1970. Puis les salles suivantes nous présentent une nouvelle phase de son travail qu’il qualifiera d’« Outre noir » où s’affirme la lumière diffusée par reflets sur une surface entièrement recouverte de noir. Cette période est due à un « accident » survenu en 1979, ou ayant laissé son travail il s’était rendu compte en revenant que «  le noir avait tout envahi, à tel point que c’était comme s’il n’existait plus ». C’est d’ailleurs cette même année que Pierre Soulages, qui peint déjà depuis plus de trente ans en se concentrant sur cette unique couleur, et sur sa relation à la lumière, nous propose un espace pictural à l’opposé du monochrome dans la trajectoire de l’art moderne. Dans la dernière partie du parcours, de grands polyptyques récents sont installés en suspension dans l’espace. Il ne s’agit plus de faire jaillir les contrastes de la confrontation du noir au blanc de la toile, mais de présenter des contrastes qui se déplacent avec le spectateur. Ainsi le spectateur joue avec sa propre ombre sur les grands panneaux noir. Je dirais pour finir que c’est la première exposition où les spectateurs regardent les tableaux sur leur tranche et non uniquement de face. À voir absolument !!

Camille Pettineo.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s