Tuer le père : Ray Tomlinson

J’ai 42 ans. J’ai vu le jour un mois d’automne 1971, sans que mon géniteur se doute alors du destin incroyable que j’allais embrasser. Personne n’ignore mon nom, pourtant de mon origine il ne reste presque rien, sauf dans quelques cercles privés où le mystère qui m’entoure fait encore débat.

Ce père m’a tout donné. Un nom, une fonction, une renaissance. Bâtisseur du monde moderne, inventeur de l’e-mail, il m’a sauvé de l’extinction. Mon prénom singulier – at – m’inscrit dans une mythologie historique rocambolesque peuplée de commerçants, de chanceliers européens, de juristes et de machines à écrire. Avorton d’une préposition latine, je m’immisçais déjà dans les correspondances royales françaises du XVII ème siècle, indiquant des adresses prestigieuses. Demi portion de l’arroba espagnol, ramenant mon poids et ma mesure, j’étais tombé en désuétude avec l’adoption du système métrique. Désormais, tous s’accordent sur mon ascendance avortée, confusion bien-heureuse avec le symbole de l’unité de mesure. Pas étonnant alors que mon destin se greffe à celle des claviers, me suggérant comme caractère pour satisfaire commerciaux et comptables.

Ma survie, je ne la dois pas à cette genèse prestigieuse. Ma rédemption n’est que le fruit de la nature pantouflarde de concepteurs informatiques qui se contentèrent de plagier les touches des vieilles dactylos. Quand à mon incroyable paternel, il me voyait un dessin plus grand et donna ainsi à mon éponyme une dimension transcendante. J’étais né pour aviser mes utilisateurs que leurs comptes étaient hébergés chez une machine. James Cameron avant l’heure, Daddy avait préssenti la place centrale de ces bécanes dans la vie humaine. Mais de lui il ne restera rien de plus que sa création bâtarde : moi.

Devenu l’apanage d’une culture geek depuis quelques années, je suis désormais le symbole d’une civilisation en miroir. Tapé des millions de fois sur les réseaux sociaux, je permets à toute une génération de prépubères de se reluquer le nombril en taguant photos et autres pseudos altermondialistes ! Avatar malmené, Hermès délaissé, je représente la dernière évolution culturelle… L’éventualité d’un suicide collectif (Jacques Ruffié). J’ai été complice du meurtre de l’épistolaire, icône de l’e-mail et désormais martyre d’une société aveuglée par l’image qu’elle se renvoie.

* Ce travail a été réalisé dans le cadre d’un exercice sur le billet d’humeur ayant pour unique consigne : @. Elle s’inspire du concept des nouvelles de Nicolas Bedos parues dans l’Officiel où il se mettait dans la peau d’individus tuant de grands noms tel qu’un prix Goncourt ou Georges Clooney.

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